Nouvelle complèteC'est un coin de paradis où chantent des rivières...
Anna est allongée tranquillement sur son lit, elle dort paisiblement et sans souci. Ses cheveux brillent comme le soleil au dehors, avec un éclat qui vous éblouit et vous rend aveugle jusqu'à ce que l'or se mette à tomber à l'horizon. Ils forment des petits ruisseaux noirâtres, fuyants à travers les collines blanches à pente douce que sont les plis immaculés du drap, et le contraste ne fait que rendre la scène plus belle. Le paysage ici est beau à voir.
Au dehors, le soleil se montre et se pavane, s'infiltre un peu partout, dans les branches des arbres et dans le c½ur des gens. La mer, que peut observer Anna depuis le balcon de sa chambre, s'étend jusqu'à la ligne, loin là-bas, où se rencontrent le bleu azur du ciel et les vagues ; ces dernières, révoltées et fougueuses, se projettent en avant, comme si elles voulaient galoper plus vite que le vent, et parfois Anna les envie en les contemplant.
C'est alors qu'une jeune fille entre ; elle porte une robe légère à dentelles, et marche sur la pointe des pieds. Son visage ovale la rend douce à regarder, et elle pince ses lèvres, laissant deviner le soin avec lequel elle s'applique à ne faire aucun bruit dans ce monde, beaucoup trop sage à son goût. Elle s'approche du lit où repose sa jeune s½ur, s'allonge près d'elle, le visage souriant d'Anna en face du sien, et tend sa main vers ses longs cheveux soyeux qui flottent et coulent sur le drap. Elle les touche, les caresse ; elle plonge son regard dans celui, rêveur, de sa s½ur dont les yeux sont clos. Alors, d'une voix douce et un peu enfantine :
« - Mon Dieu. Tu es belle comme ça. »
Alors, la jeune femme se lève et se dirige lentement vers une commode de bois blanc, dressée comme en évidence de l'autre côté de la pièce. Elle s'approche, ouvre le tiroir du haut ; une enveloppe de papier noir se tient devant elle. Elle semble venir d'un autre monde, lointain et difficile à vivre. Aucune plume, aucun bijou, rien de plus ne se trouve à l'intérieur. Elle est intriguée ; sa s½ur, si solitaire, ne reçoit jamais de lettre. Ni quoi que ce soit d'autre.
Elle la décachète, prend avec ses mains de marbre la liasse de feuilles qui remplissaient cette enveloppe de Pandore, cette enveloppe remplie à ras bord de mots et de douleurs. L'écriture est fine est soignée, le papier bien choisi et humide. Il a une couleur brune, pimentée, épicée.
« Ma Douce Morphée,
Je t'écris depuis l'Enfer, où mes pensées pour toi sont plus obsédantes que celles pour mon Destin. Je ne sais quoi faire ; je sais juste que je t'aime.
Ici tout est noir, et je vois bien quel est mon Destin ; je ne cesse de t'attendre. Je souffre plus par tes blessures que par les leurs, celles que j'ai subies lorsque tu m'as dit tes derniers mots m'ont transpercé le c½ur, car elles étaient profondes et tes paroles étaient aigües comme des aiguilles. C'est pourquoi je suis soulagé à présent, de souffrir moins qu'avant, mais toujours un peu. Je suis si loin de toi le jour...
Pourtant la nuit, je retombe dans tes bras, ma douce Morphée, et je te revois. Belle, aussi belle et douce qu'auparavant. On se regarde, tes yeux au fond des miens et les miens regardant jusqu'au fond de ton c½ur ! Et puis je suis arraché de mon songe, je souffre à nouveau, je retombe à une vitesse folle en Enfer. Après le paradis, c'est toujours dur. Mais si je ne te voyais pas chaque nuit, je mourrais à nouveau.
En me disant que tu ne m'aimes pas, que tu ne m'as jamais aimé, ni ne m'aimera jamais, mon c½ur s'est éboulé en gros morceaux. Je n'ai pas pu tous les retrouver, car ils se sont envolés dans le ciel et dans la mer, à travers les montagnes et dans chaque recoin du monde, pour être sûrs que je ne puisse jamais les recoller ensemble. Mon âme aussi. Ma conscience aussi. J'ai tout vendu, autant récolté ce que j'ai semé. Et je n'ai pas obtenu grand-chose ; c'est bien normal, notre pommier n'a pas grandit. Tu as refusé de croquer ces belles pommes rouges, lisses et juteuses, celles de la vie, avec moi. Tu as refusé de partager ta vie avec la mienne, d'escalader les montagnes de l'amour vers les plus hauts sommets.
Maintenant je suis parti. Je souffre encore. Toi aussi ? Souffres-tu ? Regrettes-tu nos moments ensemble, ceux de vie, ceux de bien-être ? Et toi, es-tu partie ? Es-tu sur la route pour me rejoindre ? Viendras-tu, te sacrifier, pour moi, pour nous, viendras-tu jusqu'en Enfer pour vivre le paradis avec moi ? Ou bien resteras-tu dans ton paradis blanc, et continueras-tu à vivre l'enfer de ta vie ? Et l'enfant que nous avions imaginé en rêve ? Le feras-tu avec un autre ? L'aimeras-tu plus que moi, cet autre, et lui, t'aimera-t-il plus que moi ? Me pardonnes-tu... ?
J'ai honte de ce que j'ai fait. Honte. Le mot est insupportable à prononcer, à imaginer. Je comprends ta colère, ta douleur, ton envie de me voir partir, m'envoler loin, et m'oublier. Mais si tu n'avais pas été là, aurais-je eu honte ? Si ton regard ne m'avait pas blâmé si fort, si tes mots ne m'avaient pas condamné avec tant de mépris, si ton c½ur n'avait pas battu le mien en voyant ce que j'ai fait, aurais-je eu honte ? Je te l'avoue, mon ange, je ne pense pas. Sans ton regard noir, sans le regard de l'autre, la honte n'existerait pas. Alors, peut-être est-ce dans ma nature, peut-être est-ce dans mon c½ur, mais je ne m'entends pas avec la Fidélité. Je t'aime, oh, mon Dieu, que je t'aime. J'aimerais te serrer contre moi, sentir ton souffle mêlé au mien, et tes mains de soie, ton regard si doux, ton sourire de miel, que je t'aime ! Cela me fait un point au ventre, j'ai envie de sourire le soleil, tellement je t'aime ! Mais. Le mot qui a changé ma vie. Mais, ma faute est impardonnable. J'ai honte, tellement. Les courbes de son corps étaient si parfaites, comme les tiennes, sa bouche si fine, comme la tienne, et sa chevelure si fluide, comme la tienne. Elle te ressemblait tant, Diane.
Je t'attends ce soir, je me jetterai dans tes bras, comme chaque soir, pour revivre les temps passés ; et peut-être, le moment présent. J'attends ton pardon, que ta voix de nymphe vienne embrasser mes oreilles, que ton corps paradisiaque vienne rejoindre le mien tant blessé. »
Pour toute signature de l'élégie, une larme. La silhouette reposa la lettre dans le tiroir, le repoussa doucement, s'approcha sans bruit du lit. Elle s'allonge près de sa s½ur ; des larmes perlent aux coins de ses yeux gris. Elle porte son regard vers les cheveux d'Anna : cela fuit toujours à travers les collines blanches du drap immaculé, mais c'est devenu rougeâtre, et cela tâche le blanc comme du vin. Diane y plonge le doigt, le porte à sa bouche. Le goût de la vie.
Anna a quitté à jamais son monde en allant défier les vagues galopantes de l'amour, pour l'homme de sa vie, de sa mort.